
Pierre Poupard sera le premier à sourire quand il lira que je suis assis dans une petite pièce du bureau UNICEF de Goz Beida pour écrire cette lettre annuelle : nous nous sommes vus pour la dernière fois en 1994 et sa petite visite au mois d’août m’a beaucoup fait plaisir. En effet je suis basé à Abéché, dans l’est du Tchad, depuis juin 2007. Apres plusieurs mois dans le guesthouse de l’UNICEF je viens d’emménager dans une petite maison qui a l’avantage d’avoir un petit jardin très sympathique: Il m’est très agréable maintenant de prendre mon petit déjeuner à l’aube en écoutant les piaillements des oiseaux et en observant le vol de jolis papillons multicolores, après avoir arrosé manguier, canne a sucre, citronnier, basilic et autres plantes parfumées du jardin.
Je viens de passer six mois bien remplis à la tête d’une équipe de 40 personnes, basée à Abéché, Iriba et Goz Beida. Nous gérons des interventions surtout humanitaires dans une région où les problèmes sont tellement complexes que même ceux qui y sont depuis plusieurs années ne s’y retrouvent pas toujours. Bien sûr le problème des 235000 réfugiés du Darfour est le plus connu de tous. Ils sont dans 12 camps tout le long d’une frontière très poreuse que l’armée nationale tchadienne contrôle peu : de temps en temps des attaques de « Djenjaweed » venant du Soudan perturbent leur vie quotidienne déjà difficile dans la mesure où personne ne peut dire jusqu'à quand ils devront rester dans cette situation misérable « sans terre et sans patrie ». Ces incursions ainsi que les conflits interethniques, entre Tamas et Zaghawas, entre Dajos ou Massalites et « Arabes », continuation des affrontements séculaires entre cultivateurs sédentaires et éleveurs nomades, ont abouti au déplacement de plus de 180000 tchadiens à l’intérieur de leur propre pays. Il est certain que le Soudan s’immisce dans les affaires du Tchad et ce dernier contribue au conflit du Darfour.. sans oublier la Libye !
Il y a ensuite les différents groupes armés qui mènent une guerre ouverte avec le régime en place à Ndjamena : Les combats qui ont eu lieu fin novembre – début décembre, entre autres à une soixantaine de kilomètres d’Abéché, ont fait plusieurs centaines de morts et encore plus de blesses graves. Les combat se sont arrêtés sans qu’il y ait un véritable vainqueur, chacun prenant juste le temps de panser ses plaies et de se re-armer pour une prochaine confrontation qui est prévue dans les jours qui viennent. Le scénario semble toujours être le même : un champ de bataille, autant que possible en dehors des villes et villages, est choisi puis tout le monde se rentre dedans en mettant en branle tout l’arsenal létal dont ils disposent des deux cotés. Le président lui-même dirigeait ses troupes et des deux cotés généraux et colonels sont morts dans ces affrontements qui, s’ils n’étaient pas réels, feraient sourire en pensant aux batailles rangées des Gaulois et des Romains des livres d’Astérix… Il n’y a pas de victimes civiles mais malheureusement cela ne mène qu’à plus d’orphelins, veuves, amputés et éclopés dans un pays qui se range parmi les derniers pays du globe en termes de développement socio-économique.
Vous comprendrez donc que dans ce contexte inextricable qui vraisemblablement ne sera pas réellement amélioré par la venue de forces européennes, longtemps promise mais dont la date recule chaque jour, le coup avorté de ces zozos débiles de Children Rescue/Arche de Zoé n’a fait que nous rendre la vie difficile à cause du climat de méfiance, voire de rejet de la communauté humanitaire que leur tentative de « sauver des enfants du Darfour » a créé dans la population tchadienne.
La décision de prendre ce poste a été prise après une réflexion bien approfondie (marre de 10 ans de coordination de programme!) et consultation avec Lalasoa. Elle s’est établie à Addis Abeba et s’est intégrée rapidement à une petite communauté malgache qui l’a gentiment accueillie. J’ai l’occasion de venir la voir toutes les six semaines environ, Addis étant à 3 heures et demi de vol de Ndjamena. Andry a complété son High School comme prévu en juin et se retrouve en ce moment à Ottawa, s’extasiant devant la neige qui emplit tout son univers et attendant impatiemment que la rivière Rideau gèle et lui permette de patiner dessus Il est inscrit dans un programme de Computer Engineering de Carleton University. Mialy continue ses études de biochimie à Raleigh en Caroline du Nord et s’est offert des vacances à Madagascar au mois de juillet. Tojo a pris la grande décision de rester au Yemen une à deux années de plus et enseigner l’anglais à plein temps au Modern School de Sanaa. Enfin Haingonirina continue de sévir dans les services informatiques des agences de presse de Londres, passant de l’Associated Press à Reuters en septembre. J’ai eu la chance d’assister au 79eme anniversaire de ma maman, tout en me réjouissant que mon père continue de jouir de (presque) toutes ses facultés mentales et physiques à 88 ans. Pourtant 2007 a aussi été triste pour nous avec la perte d’une tante et d’un oncle qui nous étaient chers.
Me voici donc de retour en Afrique après une interruption de 8 ans, me réjouissant de retrouver une ambiance familière bien que pas toujours très optimiste. Bonne année tout le monde! En espérant avoir l’occasion de vous rencontrer au Tchad, à Addis, Ottawa, Sanaa, Cary, Londres, Madagascar ou ailleurs… car j’ai l’intention de continuer à visiter le reste de la famille et les amis pendant cette nouvelle année 2008.